Ollivier Dyens et la pensée seuil
Les capacités socioperceptives :
Socio perception : Observer les signaux faibles et les transformations silencieuses.
Socio compréhension : Donner du sens à ce qui émerge.
Socio discernement : Distinguer ce qui favorise le vivant de ce qui l’entrave.
Socio action : Expérimenter, relier, catalyser et coopérer
Socio régénération : Permettre au système de retrouver sa capacité d’autopoïèse et d’autonomie.

“Comment apprendrons-nous à refuser d’être empereur ?”
Ollivier Dyens est hanté par cette question et d’autres encore à ce “point de jonction” auquel nous arrivons. Professeur de littérature comparative de l’Université de McGill, il a ouvert le cycle annuel à l’Université Catholique de Lille (UCL), où il est actuellement en résidence, avec une conférence le 30 septembre qui a partagé ces questions mais qui a aussi offert une voie de réponse (1).
Ses expériences de création en 2016 du laboratoire Building 21 à l’Université McGill (building21.ca) et de mettre pied avec ses étudiants dans l’affrontement des nouveaux enjeux de “ce nouveau continent” dans lequel nous habitons au côté de machines intelligentes lui ont fait explorer les méthodes, les manières de penser et les manières d’enseigner. Il a compris qu’il formait les étudiants à développer “la pensée seuil,” comme posture, point de départ d'une exploration plutôt qu'une recette ou formule (2).
La pensée seuil est caractérisée par sept piliers qu’il a dessinés avec un langage jumelant réflexion philosophique et poésie :
Explorer l’espace des possibilités. Acceptant l’impossibilité de prévoir, nous dansons “comme une volée d’étourneaux” dans l’exploration des potentiels, des ouvertures, des possibles réponses à l’inconnu de demain. C’est sortir de nos habitudes de vouloir prévoir avec une pensée linéaire afin d’élargir l’espace des possibilités car “nous ne pouvons pas prévoir d’où émergeront les prédateurs de demain,” les problèmes de demain, et nous “ne savons pas non plus quelles en seront les solutions…peut-être dépendent-elles d’une approche, d’une esquisse, d’un geste qui paraissent absurdes actuellement.”
Devenir Wagner Dodge. Développer la capacité comme ce chef de pompiers forestiers qui en 1949 a inventé une méthode pour se préserver au milieu d’un incendie dans le Montana. Sans issue d’évacuation, il a allumé un petit feu autour de lui, il s’est étendu dans les cendres et a laissé l’incendie le contourner (3). Cette inventivité dans des circonstances extrêmes fait preuve de maîtrise et d’audace, nourrie de l’exploration de l’espace des possibilités.
Maîtriser le plus difficile. Plus nos systèmes technologiques sont actifs dans nos quotidiens, plus nous devons nous focaliser sur la résolution des “problèmes, défis et enjeux les plus insolites et troublants.”
Être sensible à ce que nous ne voyons pas. Développer une capacité de voir ce qui n’est pas immédiatement visible. Nous questionner sur ce qui n’est pas clairement prévisible, ni immédiatement apparent. C’est se poser la question : qu’est-ce qui aurait pu se passer qui ne s’est pas passé ?
Poser des questions fondamentales. Pour arriver à nous former à l’inconnu, à l’invisible et à des potentiels rares et uniques, la pensée seuil invite à poser des questions de fond, des questions dont les réponses ouvrent les portes d’autres questions, des questions qui donnent le goût de l’exploration, “qui donnent sens à nos vies.”
Se focaliser sur la Qualia. Concept philosophique, la Qualia est l’expérience sensuelle du vivant, c’est le goût, les parfums, la qualité de la lumière perçue. C’est l’expérience charnelle et somatique de la vie. La connaissance, le discernement et la compréhension peuvent donner lieu à des sensations de beauté. “La pensée seuil cherche à produire sens et beauté à partir de l’incertain, du mouvement et du mystère.” Ces ex une planètepériences de la Qualia ne se réservent pas qu’aux humains. La Qualia est accessible dans leurs mondes aux mammifères, ovipares, poissons et insectes.
Découvrir les Unwelts. Ces “mondes,” ce sont les environnements sensoriels et subjectifs dans lesquels vivent les espèces avec une perception unique de leurs réalités, ce sont les “Umwelts”, selon le biologiste allemand Jacob von Uexküll (4). La pensée seuil nous invite à élargir notre exploration au-delà des limites que nous impose notre Umwelt, à étudier, apprécier et ausculter les “Umwelts” des insectes, des ovipares, des mammifères marins.
Si nous apprenons à ne pas tomber dans les pièges du chemin qui mène vers un avenir d’une puissance dominatrice et destructrice, nous avons la chance d’emprunter le chemin qui offre la possibilité d’un avenir plus désirable avec “une humanité qui comprend.” Et si la pensée seuil pouvait nous aider à devenir plus humains, plus conscients “à travers la complexité de ce monde, aux côtés des entités artificielles, en parcourant les Umwelts non-humains ? … Comment créer un continent qui regorge d’espoir ?”
C’est avec ces questions que Ollivier Dyens a terminé sa brillante et émouvante conférence, ouvrant des chemins d’exploration. Ces chemins d’exploration sont en partie en résonance avec des questions que nous nous posons à Happymorphose et en même temps ne développent pas explicitement comment prendre soin du bien commun. J’ai eu l’impression de rencontrer un cousin cultivé qui fait une escale en proximité après un long voyage, un long voyage qui lui a fait découvrir des chemins et des perspectives passionnantes à la fois étrangères et à la fois familières.
Je suis reparti avec une envie de poursuivre nos échanges avec le professeur Dyens et avec le collège d’enseignants et chercheurs à l’Université Catholique de Lille au courant et au-delà de cette année sous le thème des “multiples intelligences.”
Socio discernement : Distinguer ce qui favorise le vivant de ce qui l’entrave.
Mots clés : la pensée seuil, Qualia, Umwelt
Constat : Sur le nouveau continent que nous allons habiter en présence d’intelligences nouvelles, il est possible de développer des nouvelles pensées comme la pensée seuil qui permet d’explorer des nouvelles possibilités humaines, des nouvelles consciences du sublime du vivant et d’éviter la ruine émanant de la recherche de la domination.
Décryptage : Exiger des machines extraordinaires, de l’IA, non pas plus de pouvoir, mais plus d’humanité. C’est le choix qui favorise le vivant.
Accepter de ne pas savoir. En prolongement de l’Eloge de la Métamorphose, d’Alain de Vulpian (5), Ollivier Dyens nous propose, avec la pensée seuil, l'Éloge de l’Incertitude. Tous les deux mettent en avant l’importance d’avancer à tâtons, de s’ajuster de manière avisée.
Tous les deux perçoivent le danger imminent d’un chemin qui mène par la recherche de puissance vers la domination et la destruction. Pour de Vulpian, au “point de bifurcation,” le danger qui se manifeste est le retour des pouvoirs oligarchiques liant les techno-sciences, l’économie hyper-financiarisée et les gouvernances autoritaires. Pour Dyens, au “point de jonction,” les humains risquent, assis “aux côtés de cette entité, de cette machine extraordinaire” de succomber à “nos pulsions primitives, la cupidité et la recherche de pouvoir.”
Mais dans le cheminement envisagé, apparaît une divergence importante entre ces deux pensées. Ma demande à Google, par son modèle Gemini, me propose la comparaison suivante : “Là où la métamorphose humaniste cherche à réenchanter le monde en libérant le potentiel de l'humain biologique et social, la pensée du seuil de Dyens nous invite à accepter le vertige d'une mutation cybernétique, où être humain ne consiste plus à détenir des certitudes, mais à cultiver la sensibilité et le questionnement au cœur de l'artificiel.”
Ma lecture est plus nuancée, car je pense que Dyens nous invite “à exiger plus d’humanité” dans notre relation avec la machine, donc il nous perçoit comme agents avec un libre arbitre, certes déjà influencés par nos relations avec les technologies, mais cherchant toujours à les questionner, à les orienter. Il propose qu’en ce moment précis et “en amont de la naissance d’une nouvelle génération,” nous avons devant nous “la possibilité d’un avenir infiniment cicatrisé, d’une planète guérie.”
Les dernières observations de de Vulpian et de Dyens se font avec un décalage de 20 ans environ. Les derniers travaux de de Vulpian, comme la recherche-action sur les agents de changement dans les organisations, datent de 2005-2010 (6), une période avec un Internet largement accessible mais avant Internet mobile et les réseaux sociaux. Dyens sort actuellement de 10 ans d’expérience avec ses étudiants à McGill depuis 2016, la période de la montée en puissance des algorithmes des réseaux, avec l’omniprésence du mobile, et l’émergence des modèles génératifs d’IA dont les effets des utilisations sur la cognition et la psychologie des humains commencent à être documentés. Néanmoins, même si Dyens nous invite à reconnaître un décentrement cognitif (“l’intelligence humaine n’est plus la seule, ni nécessairement le plus remarquable de toutes…”), il ne réduit pas nos multiples capacités humaines et cognitives à une seule concentration sur la Qualia et la contemplation de la beauté et du sublime.
J’ai ressenti de l’inconfort de la part de certains professeurs dans la salle à Lille sur certaines des conclusions - partagent-t-ils son espoir, me suis-je demandé ? L’appel de ses vœux pour “une planète guérie” et “une humanité qui comprend” témoigne de son attention à la responsabilité des humains pour le bien commun. Cependant, ses sept piliers ne proposent pas de repères explicites pour discerner ce qui contribue au bien commun ou qui n’y contribue pas. Le cinquième pilier invite à poser les questions fondamentales, dont celles qui “donnent sens à nos vies”. Comment encourager les questions qui ouvrent les chemins de sens et de responsabilité ?
Dans ce sens, comme prochaine étape dans ces échanges à Lille : le 25 novembre aura lieu un Atelier participatif de recherche, animé par Pierre Giorgini auquel Ollivier Dyens participera comme grand témoin à côté des philosophes Dominique Lambert et du Thierry Magnin :
“Stiegler, Teilhard de Chardin : “Le processus d’humanisation
aux risques de la modernité numérique. ”
Les échanges au cours de cette période de visite d’Ollivier Dyens comme professeur invité à l’UCL s’annoncent passionnants. Je souhaite favoriser les occasions de dialoguer sur les nouvelles expériences avec les étudiants qui vont participer à Cairn 1875 (le projet Building 21 adapté à UCL avec son espace dédié dans le tour de l’horloge de l’Université). Happymorphose souhaite également contribuer au colloque sur Les Métamorphoses qui s’organise à Lille en octobre 2027.
Chers lecteurs, vous pourrez suivre le dialogue émergeant dans les articles de Happymorphose dans les mois à venir.
Ouverture : En ce moment, comment discernez-vous ce qui favorise le vivant de ce qui l’entrave ? Quelles sont les attitudes et pratiques que vous avez qui offrent des repères ? Se font-elles sans les machines, à côté des machines et en relation avec elles, ou de manière hybride avec elles ?
Sean Lafleur, mentor-coach de leaders innovants et humanistes, fondateur de FlowerChange et co-président de Happymorphose, je souhaite stimuler des prises de conscience qui renforcent l’agentivité et le courage citoyen.
Notes de références :
(1) Dyens, Ollivier. La Pensée Seuil : Comment apprendre à ne pas savoir. Les Cahiers Matières à penser, Université Catholique de Lille, N°1, 2026. Les citations dans le texte font référence à ce cahier ou à la conférence d’Ollivier Dyens du 30 septembre.
(2) Savard, Claude. L’expérience B21. Rapport d’analyse du programme Building 21, mais 2026.
(3) Dodge, R. Wagner. “Smokejumper Obituary,” EWU Digital Commons, Eastern Washington University. https:/dc.ewu.edu/smokejumper_bios/1388/
(4) Jakob von Uexküll, A Foray into the Worlds of Animals and Humans: With A Theory of Meaning, traduit par Joseph D. O'Neil, Minneapolis/London: University of Minnesota Press, 2010.
(5) De Vulpian, Alain. Éloge de la Métamorphose : en marche vers une nouvelle humanité, 2016.
(6) De Vulpian, Alain. Empathie, Socioperception et Anticipation. chapitre 3 dans Les Cahiers de Sol France n°11-12, mars 2010.





Commentaires